Le rôle essentiel du kinésithérapeute dans la gestion des difficultés d’allaitement : une approche holistique
L’allaitement maternel est souvent présenté comme un acte naturel et instinctif, mais pour certaines mères et bébés, il peut s’avérer difficile. Si de nombreux facteurs peuvent entrer en jeu, l’un des aspects souvent sous-estimés est l’impact des dysfonctions musculosquelettiques sur l’allaitement. À cet égard, les kinésithérapeutes spécialisés en périnatalité jouent un rôle clé dans le diagnostic et le traitement des problèmes d’allaitement liés à des tensions ou des déséquilibres corporels. Dans cette première partie de notre entretien avec Mathilde Citron et José Luis Garcia, nous explorons les enjeux du travail kinésithérapique dans le cadre de l’allaitement.
Introduction à la kinésithérapie et à l’allaitement
L'entretien commence par une présentation informelle, mais rapidement, l’objectif de la rencontre se dessine : discuter du lien entre la kinésithérapie et l’allaitement maternel. Harmony Csopaki, orthophoniste et co-gérante de Calipeton Formation, introduit la discussion et invite ses invités, Mathilde et José, à se présenter.
Les parcours des invités : des experts passionnés
Mathilde Citron, kinésithérapeute française spécialisée dans la périnatalité, revient sur ses débuts et la découverte de la kinésithérapie pédiatrique. Formée en Belgique et exerçant désormais en Espagne, elle a d’abord été attirée par la prise en charge des femmes enceintes et des troubles liés au périnée, avant de se passionner pour l’approche kinésithérapique en pédiatrie. Son engagement dans la formation et sa collaboration avec José Luis Garcia témoignent de sa volonté d’amener des solutions novatrices dans ce domaine.
José Luis Garcia, quant à lui, est un physiothérapeute pédiatrique reconnu et consultant en lactation IBCLC en périnatalité. Il se spécialise depuis 2005 dans les problématiques de l’allaitement maternel liées aux dysfonctions musculosquelettiques. Ce parcours l’a amené à développer une approche centrée sur la kinésithérapie pour aider les familles à surmonter des difficultés d’allaitement, souvent liées à des problématiques posturales ou physiques non identifiées par les professionnels classiques.
Une approche musculosquelettique des difficultés d’allaitement
Lorsqu’on évoque les difficultés d’allaitement, beaucoup pensent immédiatement à des problèmes de lactation ou à des difficultés purement physiologiques liées à la production de lait. Cependant, José et Mathilde soulignent que l’origine des problèmes peut bien souvent être musculosquelettique. Un bébé, pour réussir son allaitement, doit avoir une fonction linguale optimale, mais cela dépend également de l’état de ses structures crâniennes et cervicales, qui peuvent être altérées par des tensions physiques.
José Luis Garcia explique que, souvent, les dysfonctions mécaniques dans les zones crâniennes et cervicales, causées par des facteurs liés à la naissance, entravent la capacité du bébé à téter correctement. Les kinésithérapeutes, dans ce cadre, interviennent non seulement pour traiter la langue, mais aussi pour rétablir un équilibre corporel global. Cette approche holistique est cruciale, car si un seul aspect est traité (par exemple la langue), cela peut ne pas suffire à résoudre les difficultés d’allaitement.
La prise en charge des mères et des bébés : un travail en équipe
Au centre de soins où José exerce, plusieurs thérapeutes spécialisés se consacrent à la prise en charge des familles confrontées à des difficultés d’allaitement. L’équipe se compose de kinésithérapeutes, de consultants en allaitement certifiés IBCLC (International Board Certified Lactation Consultant) et d’accompagnants en allaitement. Cette diversité de compétences permet d’offrir une approche complète et multidisciplinaire, essentielle pour répondre aux besoins des dyades mère-enfant.
Les consultations se font principalement de manière individuelle, mais des séances cliniques et des formations internes sont régulièrement organisées pour permettre aux professionnels de partager leurs cas et leurs connaissances. Le travail d’équipe et la collaboration entre les différents acteurs de la périnatalité permettent de mieux comprendre la globalité des problématiques et de trouver des solutions adaptées.
Outils et méthodes utilisés par les kinésithérapeutes
Lorsque l’on évoque la prise en charge des difficultés d’allaitement, les kinésithérapeutes s’appuient sur une variété d'outils et de méthodes pour évaluer et traiter les troubles musculosquelettiques. José et Mathilde insistent sur l’importance de la palpation manuelle, mais ils précisent également qu’ils utilisent des échelles d’évaluation validées, telles que celles pour l’allaitement et l’ankyloglossie (frein de langue), pour mieux comprendre la situation de chaque mère et bébé.
En Espagne, où le travail des kinésithérapeutes en périnatalité est bien structuré, certains tests orthopédiques validés sont disponibles, ce qui n’est pas toujours le cas en France, où les professionnels sont parfois plus démunis. Malgré cela, José et Mathilde soulignent l’importance de l’expérience clinique et de l’évidence empirique pour utiliser ces outils de manière efficace.
L’approche globale et complémentaire
Une des caractéristiques majeures de la kinésiothérapie dans le cadre de l’allaitement est son approche globale. En combinant les connaissances sur l’anatomie, la physiologie, la biomécanique du bébé et les aspects liés à l’allaitement, les kinésithérapeutes peuvent adopter une vision plus large et mieux comprendre pourquoi certaines interventions fonctionnent ou non.
Comme l’expliquent les deux professionnels, traiter uniquement les aspects musculosquelettiques ou les difficultés d’allaitement de manière isolée n’est souvent pas suffisant. Il faut aborder la problématique sous tous ses angles pour parvenir à une amélioration. Cela se traduit, par exemple, par l’utilisation d’échelles d’évaluation de l’allaitement en parallèle avec une analyse de la posture du bébé ou de la mère, afin de prendre en compte tous les facteurs contribuant aux difficultés.
L’allaitement maternel et la kinésithérapie : un lien en pleine expansion
L’interaction entre la kinésithérapie et l’allaitement maternel est un sujet qui, bien qu’encore relativement récent, suscite de plus en plus d’intérêt parmi les professionnels de santé, notamment en Espagne. Rosé, une experte en la matière, nous parle de l’importance de cette fusion entre ces deux domaines. En Espagne, un événement marquant a eu lieu en 2016, lorsque Rosé a été invitée à un congrès d’allaitement pour présenter ses recherches sur la manière dont la kinésithérapie pouvait accompagner les mères dans leur parcours d’allaitement.
Le lien entre kinésithérapie et allaitement maternel : une collaboration nécessaire
Avant 2016, bien qu’il existait des experts en allaitement et en kinésithérapie pédiatrique, personne ne faisait réellement le lien entre les deux. Il était donc crucial de combler cette lacune. Cette prise de conscience a été confirmée par des retours similaires d’autres pays, tels que la France et la Belgique, où les professionnels se rendaient également compte du besoin de renforcer cette approche. Cette connexion est d’autant plus essentielle dans le cadre d’une prise en charge globale des difficultés d’allaitement, notamment celles d’ordre musculo-squelettique.
Une perspective internationale sur l’allaitement et la kinésithérapie
Ce phénomène n’est pas unique à l’Espagne. D’autres pays hispanophones comme la Colombie, le Brésil ou le Portugal ont également mis un accent particulier sur les problématiques liées à l’allaitement, mais principalement du point de vue de l’orthophonie. L’aspect musculo-squelettique, notamment les problèmes de posture ou de douleurs mammaires, restait généralement négligé. Aux États-Unis, bien qu’une approche similaire ait émergé grâce à la chiropratique, cette discipline reste relativement peu reconnue dans le domaine médical, et l’évidence scientifique autour de ces pratiques fait encore débat.
Déconstruire les mythes autour de l’allaitement maternel
Malgré des avancées dans la prise en charge de l’allaitement, de nombreux mythes persistent dans la société. L’un des plus fréquents est l’idée que "le bébé sait s’alimenter de manière naturelle". Rosé souhaite déconstruire cette idée : le bébé, en effet, sait comment s’alimenter, mais c’est un processus qui doit se dérouler en fonction de ses besoins. L’allaitement doit être à la demande, tant au niveau de la quantité que de la fréquence. Cependant, ce n’est pas parce que le bébé est capable de nourrir qu’il n’y a pas de place pour une surveillance et un accompagnement professionnels lorsque des difficultés apparaissent.
Un autre point important pour Rosé est la nécessité de sensibiliser les femmes enceintes et leurs proches avant la naissance. Pour elle, une des clés pour réduire les problèmes d’allaitement réside dans une meilleure préparation avant l’arrivée du bébé. Elle conseille de remplir les groupes de soutien avec des femmes enceintes, des mamans, mais aussi leurs familles, y compris le conjoint, afin de créer un environnement d’information et de soutien solide pour la mère qui allaite.
La formation des professionnels : un enjeu majeur
La formation des professionnels de santé est primordiale pour permettre une prise en charge plus complète et plus adaptée des mères et de leurs bébés. Dans le cadre des séminaires d’introduction à l’approche biomécanique de l’allaitement, Rosé et ses collègues expliquent comment, à partir d’une compréhension de la biomécanique, les kinésithérapeutes peuvent aider les familles à surmonter les difficultés liées à l’allaitement.
Ces formations visent à enseigner aux professionnels de santé comment détecter les dysfonctions musculo-squelettiques et identifier les problèmes potentiels d’allaitement. En plus des aspects pratiques, elles abordent également la nécessité d’une collaboration interdisciplinaire, en enseignant aux kinésithérapeutes et autres professionnels comment travailler en équipe pour offrir un soutien plus global et efficace.
Se former pour mieux accompagner
Les professionnels qui hésitent encore à se former à l’allaitement doivent être convaincus qu’il est essentiel de reconnaître les signes d’éventuels problèmes musculo-squelettiques dans le cadre de l’allaitement. Selon l’expérience de Rosé, si un professionnel se trouve dans une impasse lors d’une consultation et n’arrive pas à identifier la cause d’un problème, il est fort probable que l’origine soit musculo-squelettique. C’est pourquoi se former en kinésithérapie et en biomécanique devient crucial. Les kinésithérapeutes doivent être capables de détecter ces problèmes et, si nécessaire, diriger les patientes vers le bon spécialiste.
Rosé insiste également sur l’importance de la formation pour les autres professionnels de santé, afin qu’ils puissent orienter les familles vers des kinésithérapeutes formés si nécessaire. Une collaboration interdisciplinaire est donc primordiale pour offrir un soutien optimal.
Conclusion : une approche holistique pour l’allaitement maternel
L’allaitement maternel ne doit pas être vu uniquement comme un acte naturel, mais comme un processus complexe qui peut être soutenu et amélioré grâce à une approche collaborative. En combinant la kinésithérapie et l’allaitement maternel, les professionnels peuvent jouer un rôle clé dans le bien-être des mères et des bébés. Le parcours vers une meilleure prise en charge passe par la formation, la sensibilisation et une meilleure coopération entre les différentes disciplines de la santé. Si vous êtes professionnel de santé, n’hésitez pas à vous former pour mieux accompagner vos patients et à rejoindre ce mouvement en pleine expansion.